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Mirages

Fauré (1919)

Cygne sur l'eau

Ma pensée est un cygne harmonieux et sage
qui glisse lentement aux rivages d'ennui
sur les ondes sans fond du rêve, du mirage,
de l'echo, du brouillard, de l'ombre, de la nuit.

Il glisse, roi hautain fendant un libre espace,
poursuit un reflet vain, précieux et changeant,
et les roseaux nombreux s'inclinent quand il passe,
sombre et muet, au seuil d'une lune d'argent;

et des blancs nenuphars chaque corolle ronde
tour-à-tour a fleuri de désir et d'espoir...
Mais plus avant toujours, sur la brume et sur l'onde,
vers l'inconnu fuyant, glisse le cygne noir.

Or j'ai dit, <Renoncez, beau cygne chimérique,
à ce voyage lent vers de troubles destins;
nul miracle chinois, nul étrange Amérique
ne vous acceuilleront en des havres certains;

les golfes embaumés, les îles immortelles
ont pour vous, cygne noir, des récifs périlleux;
demeurez sur les lacs où se mirent, fidèles,
ces nuages, ces fleurs, ces astres, et ces yeux.>


Reflets dans l'eau

Étendue au seuil du bassin,
dans l'eau plus froide que le sein
des vierges sages,
j'ai reflété mon vague ennui,
mes yeux profonds couleur de nuit
et mon visage.

Et dans ce miroir incertain
j'ai vu de merveilleux matins...
J'ai vu des choses
pâles comme des souvenirs
sur l'eau que ne saurait ternir
nul vent morose.

Alors _ au fond du Passé bleu _
mon corps mince n'était qu'un peu
d'ombre mouvante,
sous les lauriers et les cyprès
j'amais la brise au souffle frais
qui nous évente...

J'amais vos caresses de sœur,
vos nuances, votre douceur,
aube opportune;
et votre pas souple et rythmé,
nymphes au rire parfumé,
au teint de lune;

et le galop des aegypans,
et la fontaine qui s'épand
en larmes fades...
Par les bois secrets et divins
e'écoutais frissonner sans fin
l'hamadryade.

O cher Passé mystérieux
qui vous reflétez dans mes yeux
comme un nuage,
il me serait plaisant et doux,
Passé, d'essayer avec vous
le long voyage!...

Si je glisse, les eaux feront
un rond fluide... un autre rond,
un autre à peine...
Et puis le miroir enchanté
reprendra sa limpidité
froide et sereine.

Jardin nocturne

Nocturne jardin tout empli de silence,
voici que la lune ouverte se balance
en des voiles d'or fluides et légers;
elle semble proche et cependant lointaine...
Son visage rit au cœur de la fontaine
et l'ombre pâlit sous les noirs orangers.

Nul bruit, si ce n'est le faible bruit de l'onde
fuyant goutte à goutte au bord des vasques rondes,
ou le bleu frisson d'une brise d'été,
furtive parmi des palmes invisibles...
Je sais, ô jardin, vos caresses sensibles,
et votre languide et chaude volupté!

Je sais votre paix délectable et morose,
vos parfums d'iris, de jasmins et de roses,
vos charmes troublés de désir et d'ennui...
O jardin muet! _ L'eau des vasques s'égoutte
avec un bruit faible et magique... J'écoute
ce baiser qui chante aux lèvres de la Nuit.

Danseuse

Sœur des Sœurs tisseuses de voilettes,
une ardente veille blémit tes joues...
Danse! et que les rythmes aigus dénouent
tes bandelettes.
Vase svelte, fresque mouvante et souple,
danse, danse, paumes vers nous tendues,
pieds étroits fuyant, tels des ailes nues
qu'Eros découple...
Sois la fleur multiple un peu balancée,
sois l'écharpe offerte au désir qui change,
sois la lampe chaste, la flamme étrange,
sois la pensée!
Danse , danse au chant de ma flûte creuse,
sœur des Sœurs divines. _ La moiteur glisse,
baiser vain, le long de ta hanche lisse...
Vaine danseuse!

La Baronne Antoine de Brimont

Mirages

 

Swan on the water

My thought is a harmonious and wise swan
which glides slowly to the shores of boredom
upon the bottomless waters of dreams, mirages,
of echos, fogs, shadows, of the night.

It glides, haughty king cleaving a free space,
chases a vain, precious and changing reflection,
and the plentiful reeds bow when it passes by,
sombre and silent, at the threshold of a silver moon;

and one by one each round corolla of the white
water lilies has flowered with desire and hope...
But always in front of all, upon the mist and upon the water,
fleeing towards the unknown, glides the black swan.

And then I said, "Handsome illusory swan, renounce,
this slow journey towards troubled destinies;
no Chinese miracle, no strange America
will welcome you in safe havens;

the fragrant gulfs, the immortal iles
hold for you, black swan, perilous reefs;
remain on the lakes in which, ever faithful,
these clouds, these flowers, these stars, and these eyes are reflected."

Reflections on the water

Stretched along the threshold of the pool,
in the water colder than the breast
of untarnished virgins
I reflected my vague boredom,
my profound eyes, colour of the night
and my face.

And in this uncertain mirror
I saw wondrous mornings...
I saw pale
things like memories
on the water which could not tarnish
any morose wind.

Then at the bottom of the blue past,
my slim body was nothing but a bit
of moving shadow,
beneath the laurels and the cypresses
I liked the breeze with the fresh breath
which lays us open...

I liked your sisters' caresses
your inflections, your gentleness,
opportune dawn;
and your supple and rhythmical step,
nymphs with perfumed smiles,
with the colour of the moon;

and the gallop of the aegypans,
and the fountain which spreads
in bland tears...
Through the secret and divine woods
I listened to the hamadryade
quivering endlessly.

O dear mysterious Past
which you reflect in my eyes
like a cloud,
it would be pleasant and sweet,
past, to attempt
the long journey with you!...

If I glide, the waters will form
a fluid sphere... another sphere,
hardly another...
And then the enchanted mirror
will regain its cold
and serene limpidity.

Nocturnal garden

Nocturnal garden full of silence,
here now is the open moon balancing
in fluid and light veils of gold;
it seems close and yet distant...
Its face laughs in the heart of the fountain
and the shade grows pale under the black orange-trees.

No noise, other than the faint sound of the water
flowing away drop by drop over the edge of the circular
basins, where the blue flutter of a summer breeze,
furtive amidst invisible palms...
I know, o garden, your delicate caresses,
and you languid and warm voluptuousness!

I know your delectable and morose peace,
your perfumes of irises, of jasmines and of roses,
your charms troubled by desires and boredom...
O silent garden! _ The water of the basins drain
with a weak and magical sound... I listen
to this kiss which sings on the lips of the Night.

Dancing girl

Sister of the Sisters weavers of little veils,
an ardent vigil soils your cheeks...
Dance! And may the high pitched rhythms untie
your bandelets.
Slim vase, moving and supple fresco,
dance, dance, palms stretched out towards us,
narrow fleeing feet, like naked wings
which Eros unharnesses...
Be the multiple flower a little slightly swaying,
be the scarf offered to the changing desire,
be the chaste lamp, the strange flame,
be the thought!
Dance, dance to the song of my hollow flute,
Sister of the divine Sisters. _ The dampness flows,
vain kiss, along your smooth hip...
Vain dancing girl!

© translated by Christopher Goldsack

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