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Cinq poèmes de Baudelaire

Debussy (1890)

Le balcon

Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
O toi, tous mes plaisirs! ô toi, tous mes devoirs!
Tu te rappelleras la beauté des caresses,
La douceur du foyer et le charme des soirs,
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresse!

Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon,
Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.
Que ton sein m'était doux! que ton cœur m'était bon!
Nous avons dit souvent d'impérissables choses
Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon.

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées!
Que l'espace est profond! que le cœur est puissant!
En me penchant vers toi, reine des adorées,
Je croyais respirer le parfum de ton sang.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées!

La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison,
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,
Et je buvais ton souffle, ô douceur! ô poison!
Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles.
La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison,

Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses,
Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton cœur si doux?
Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses!

Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
Renaîtront-ils d'un gouffre interdit à nos sondes,
Comme montent au ciel les soleils rajeunis
Après s'être lavés au fond des mers profondes?
_ O serments! ô parfums! ô baisers infinis!

Harmonie du soir

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir;
Valse mélancholique et langoureux vertige!

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir;
Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige;
Valse mélancholique et langoureux vertige!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir;
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige!
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir!

Le jet d'eau

Tes beaux yeux sont las, pauvre amante!
Reste longtemps sans les rouvrir,
Dans cette pose nonchalante
Où t'a surprise le plaisir.
Dans la cour le jet d'eau qui jase
Et ne se tait ni nuit ni jour,
Entretient doucement l'extase
Où ce soir m'a plongé l'amour.

La gerbe d'eau qui berce
Ses mille fleurs
Que la lune traverse
De ses pâleurs,
Tombe comme une averse
De large pleurs.

Ainsi ton âme qu'incendie
L'éclair brûlant des voluptés
S'élance, rapide et hardie,
Vers les vastes cieux enchantés.
Puis, elle s'épanche, mourante
En un flot de triste langueur,
Qui par une invisible pente
Descend jusqu'au fond de mon cœur.

La gerbe d'eau qui berce
Ses mille fleurs
Que la lune traverse
De ses pâleurs,
Tombe comme une averse
De large pleurs.

O toi, que la nuit rend si belle,
Qu'il m'est doux, penché vers tes seins,
D'écouter la plainte éternelle
Qui sanglote dans les bassins!
Lune, eau sonore, nuit bénie,
Arbres qui frissonez autour,
Votre pure mélancolie
Est le miroir de mon amour.

La gerbe d'eau qui berce
Ses mille fleurs
Que la lune traverse
De ses pâleurs,
Tombe comme une averse
De large pleurs.

Recueillement

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir; il descend; le voici:
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête sevile,
Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant,

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche;
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

La mort des amants

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d'étranges fleurs sur des étagères,
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leur double lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux;

Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

Charles Baudelaire

Five poems by Baudelaire

 

The balcony

Mother of memories, mistress of mistresses.
O you, my every pleasure! O you, my every duty!
You will remember the beauty of the caresses,
the peace of the hearth and the charm of the evenings,
mother of memories, mistress of mistresses!

The evenings lit by the glow of the coal,
and the evenings on the balcony, veiled in rosy mists.
How soft your breast was! How good your heart seemed!
We often said imperishable things
on evenings lit by the glow of the coal.

How beautiful the suns are on warm evenings!
How vast is space! How powerful is the heart!
By leaning towards you, queen of the adored ones,
I believed I was breathing the fragrance of your blood.
How beautiful the suns are on warm evenings!

The night was thickening like a barrier,
and in the dark my eyes pictured the pupils of yours,
and I drank in your breath, o sweetness, o poison!
And your feet fell asleep in my fraternal hands.
The night was thickening like a barrier.

I know the art of evoking happy moments,
and relive my past buried in your knees. For what
good is there in searching for your languorous beauty
elsewhere than in your dear body and in your gentle heart?
I know the art of evoking happy moments!

Those vows, those perfumes, those countless kisses,
Will they be reborn from a chasm forbidden to our probing,
just as the rejuvenated suns climb into the sky
having cleansed themselves in the depths of the deep seas?
_ O vows, o perfumes, o countless kisses!

Evening harmony

Here come the times when, swaying on its stem,
each flower exhales fragrance like a censer;
the sounds and the perfumes whirl in the evening air,
melancholy waltz and languorous dizziness!

Each flower exhales fragrance like a censer;
the violin shivers like an afflicted heart;
melancholy waltz and languorous dizziness!
The sky is sad and beautiful like a great wayside alter.

The violin shivers like a heart that is afflicted,
a tender heart which hates the great black void!
The sky is sad and beautiful like a great wayside alter;
the sun drowned in its own congealing blood.

A tender heart which hates the great black void,
is gathering every vestige of the luminous past!
The sun drowned in its own congealing blood...
My memory of you gleams like a monstrance!

The fountain

Your beautiful eyes are weary, my poor beloved!
stay a long while without opening them,
in this carefree pose
in which pleasure has caught you by surprise.
In the courtyard the fountain which chatters
and is quiet neither by night nor by day,
gently sustains the ecstasy
into which love has thrown me this evening.

The spray of water which cradles
its thousand flowers
which the moon penetrates
with its pale light,
falls like a shower
of heavy tears.

Thus your soul, which the burning spark
of pleasures sets aflame,
leaps, swift and bold,
towards the vast enchanted skies.
Then it falls back, dying
in a wave of sad languor,
which by an invisible slope
descends to the depths of my heart.

The spray of water which cradles
its thousand flowers
which the moon penetrates
with its pale light,
falls like a shower
of heavy tears.

O you, whom the night makes so beautiful,
how sweet it is for me, leaning on your breasts,
to listen to the eternal lament
sobbing in the pools!
Moon, sonorous water, blessed night,
trees who tremble all round,
your pure melancholy
is the reflection of my love.

The spray of water which cradles
its thousand flowers
which the moon penetrates
with its pale light,
falls like a shower
of heavy tears.

Recollection

Be wise, o my Pain, and stay calmer.
You called for the Evening; it is falling; here it is:
a shadowy atmosphere envelops the town,
bringing peace to some, anxiety to the others.

Whilst the base multitude of mortals,
Under the whip of pleasure, that merciless executioner,
goes to gather remorse in the servile feast,
my Pain, give me your hand; come this way,

far from them. See the dead Years leaning
from the balconies of heaven, in old-fashioned clothes,
see smiling Regret rising from the depth of the waters,

see the dying Sun falling asleep under an arch;
and, like a long shroud trailing towards the Orient,
hear, my dear, hear the step of gentle Night.

The death of the lovers

We shall have beds full of gentle perfumes,
couches as deep as tombs;
and strange flowers on shelves,
blooming for us beneath more beautiful skies.

Vying with each other in their last warmth,
our two hearts will be two vast torches,
which will reflect their double lights
in both our spirits, these twin mirrors.

One evening of mystic pink and blue
we shall exchange a single spark,
like a long sob, burdened with parting;

and later an angel, half opening the gates,
will come, faithful and happy, to bring
the tarnished mirrors and dead flames to life again.

© translated by Christopher Goldsack

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