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Visions infernales

Sauguet (1948)

Voyage

Chemin de nuit, nuit du chemin! la lune est
sur le lac, le lac est dans tes yeux. La voiture
emportait notre voyage nocturne. Tes yeux sont
les yeux des voyages, voyages des
convalescents. Quand le postillon ne chantera
plus je te dirai ma pensée, c'est un question de
géologie architecturale au sujet de l'infini des
montagnes, de la forme des montagnes. Il y
avait sur la couverture à griffes un bol de
porcelaine où la lune mettait un point. Dans
le demi-sommeil de la voiture - le postillon
chante, chante postillon - je croyais que la lune
était le bol, que la couverture à griffes c'était
les montagnes et que nous n'étions plus sur
terre. Plus de lune! O nuit des chemins!
O chemin des nuits: tes yeux sont des yeux de
la mer et je ne te connais pas. C'est ainsi que
nous avançons avec tout notre laisser-aller vers
ce pays qui n'est pas loin que je ne souhaitais
pas de connaître et où une certaine angoisse
m'indique que le postillon me conduit
en chantant. Maintenant c'est la peur!

Voisinage

La porte s'ouvre! on parle! il n'y a
personne! je sens qu'il y a là quelqu'un.
J'allume la lampe et le mur s'anime; chaque
fleur du papier a du sang sur les ailes, chaque
animal a du sang sur ses pétales. Tout cela
s'anime et s'avance, tout vient au milieu du
tapis; et le crépuscule de la cheminée est
un cône. Dans quel état mon domestique me
trouvera-t-il demain! Mes doigts qui tâtonnent
dans l'ombre ont rencontré le coin du lit,
le lit sauveur s'il ne m'emporte, s'il ne
m'emporte ailleurs! Or on ne retrouva
plus le couché mais à sa place une bête
visqueuse.

Que penser de mon salut

Il est comme la tige au milieu des herbes
il est comme l'herbe au milieu des tiges.
Grand comme un sire chez les vasseaux
ou comme un roi chez les barons
petit si tu le changes un peu
comme un vieillard chez des soldats.
Grand comme un Saint chez les tziganes
petit comme un tzigane chez les saints
petit comme un bœuf chez les tigres
grand comme un tigre chez les bœufs
juste assez grand pour l'enfer
riche de ce qui attire le diable
et dépourvu de tout le reste.

Régates mystérieuses

Galères! les proues et les poupes
s'avancent et reculent! on jette à la mer par
l'œil et la gueule de monstres sculptés
des hommes nus pour la fête. Proues et poupes
imitent par leurs sculptures et leurs mouvements
les vagues et leur glissement. Chaque dent
des monstres tient un bras, chaque bras tient
un homme qui ne reparaît plus. Il ne paraîtra
plus sur cette terre! mais les monstres sculptés
semblent sourir: c'est que l'homme paraîtra
ailleurs, hélas!

Le petit paysan

Sous les ormeaux plus vieux que mon père
et que mon grand'père, sous les ormeaux
du Mont Frugy d'Odet. Sous les marronniers
des bords d'Odet où je suis né, j'ai vu passer
le petit paysan malade. Oh! ne me regarde pas
comme si j'allais mourir car tu es moi-même et
je te connais. L'enfant! l'enfant vient-il
du ciel ou de l'enfer? Souris, je te connaîtrai
par ton sourire.

Exhortation

Vous, si beaux, qui passer! vous si bons
qui m'aimez! vous si grands qu'on admire!
Je pleure à vous. Oh! oui! mes yeux
se rempliront de larmes et quand vous aurez
passé, mes larmes ne cesseront pas car je sais
vers quel trous vous marchez! je connais,
mieux que personne, celui qui vous guette
au détour!

Max Jacob

Visions of the inferno

 

Journey

Road of night, night of the road! The moon is
over the lake, the lake is in your eyes. The carriage
conveyed our nocturnal journey. Your eyes are
the eyes of the journeys, journeys of
convalescents. When the postillion stops
singing I shall tell you my thought, it's a question of
architectural geology concerning the infinite magnitude
of the mountains, of the shape of the mountains. There
was, on the clawed awning, a porcelain
bowl on which the moon put a dot. In
the half-sleep of the carriage - the postillion
is singing, sing postillion - I thought that the moon
was the bowl, that the clawed awning was
the mountains and that we were no longer on
earth. No more moon! O night of the roads!
O road of the nights: your eyes are eyes of
the sea and I know you not. It is thus that
we proceed with all our nonchalance towards
that country which is not far, which I did not wish
to know and where a certain anguish
tells me that, singing, the postillion is taking me.
Now it is fear!

Surroundings

The door is opening! Someone is talking! There
is nobody there! I feel that there is somebody.
I light a lamp and the wall comes alive; each
flower of the wallpaper has blood on its wings, each
animal has blood on its petals. All that comes alive
and moves forward, it all comes to the middle of
the carpet; and the twilight of the fireplace is
a cone. What a state my valet will
find in me tomorrow! My fingers which are groping
in the shadow have met with the corner of the bed,
the bed of salvation if it doesn't carry me away, if it
doesn't carry me elsewhere! Now the sleeping
one was never found again but in his place a viscous
beast.

What to think of my salvation

It is like the stalk in the middle of the grasses
it is like the grass in the middle of the stalks.
Grand like the squire among his vassals
or like a king among the barons
small if you change it a bit
like an old man among soldiers.
Great like a Saint among gypsies
little like a gypsy among saints
little like an ox among tigers
great like a tiger among oxen
just big enough for hell
rich in that which attracts the devil
and devoid of all the rest.

Mysterious regattas

Galleys! prows and poops
advance and draw back! For the festival they cast
naked men into the sea through the eye and the jaws
of sculptured monsters. By their sculptures and their
movements, prows and poops
imitate the waves and their movement. Each tooth
of the monsters holds an arm, each arm holds
a man who reappears no more. He will never appear
on this earth again! But the sculptured monsters
seem to smile: it is because the man will appear
elsewhere, alas!

The little peasant

Beneath the elms, older than my father
and my grandfather, beneath the elms
of Mont Frugy d'Odet. Beneath the chestnuts
of the banks of the Odet where I was born, I saw
the sick peasant pass by. Oh! Don't look at me
as if I were going to die, for you are myself and
I know you. The child! The child, does he come
from heaven or from hell? Smile, I shall know you
by you smile.

Exhortation

You, so handsome, who pass by! You so good
who love me! You so great that you are admired!
I weep to you. Oh! Yes! My eyes
will fill themselves with tears and once you have
passed by, my tears will not cease for I know
towards which pit you are heading! I know,
better than anyone, the one who lies in wait for you
around the bend!

© translated by Christopher Goldsack

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