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Alissa1

Milhaud (1913)

Jérôme

Efforcez vous d'entrer par la porte étroite;2
car la porte large et le chemin spacieux
mènent à la perdition, et nombreux sont ceux
qui y passent; mais étroite est la porte
et resserée la voie qui conduisent à la Vie,
et il en est peu qui les trouvent. Il en est peu.
Je serais de ceux là...

Jérôme et Alissa

Elle devint tout à coup très grave:
<Quand il a parlé de soutien dans la vie,
j'ai répondu que tu avais ta mère.
_ Oh! Alissa, tu sais bien que je ne l'aurai
pas toujour... Et puis ce n'est pas la même
chose...>
Elle baissa le front:
<C'est aussi ce qu'il m'a répondu.>
Je lui pris la main en tremblant.
<Tout ce que je serai plus tard, c'est pour
toi que je le veux être.
_ Mais, Jérôme, moi aussi je peux te quitter.>
Mon âme entrait dans mes paroles:
<Moi, je ne te quitterai jamais.>
Elle haussa un peu les épaules:
<N'es-tu pas assez fort pour marcher seul?
C'est tout seul que chacun de nous doit gagner Dieu.>

Jérôme et Alissa

<J'ai fait un triste rêve, me dit Alissa,
au matin d'un de mes derniers jours de vacances.
Je vivais et tu étais mort. Non; je ne te voyais
pas mourir. Simplement il y avait ceci: tu étais
mort. C'était affreux; c'était3 tellement
impossible que j'obtenais que simplement tu sois
absent. Nous étions séparés et je sentais qu'il y
avait moyen de te rejoindre; je cherchais
comment, et, pour y arriver j'ai fait un tel effort
que cela m'a réveillée.
<Ce matin, je crois que je restais sous
l'impression de ce rêve; c'était comme si je le
continuais. Il me semblait encore que j'étais
séparée de toi, longtemps longtemps _ et très bas
elle ajouta: toute ma vie _ et que toute la vie il
faudrait faire un grand effort...
_ Pourquoi? _
_Chacun, un grand effort pour nous rejoindre.>
Je ne prenais pas au sérieux ou craignais de
prendre au sérieux ses paroles. Comme pour y
protester, mon cœur battant beaucoup, dans un
soudain courage je lui dis:
<Eh bien, moi, ce matin, j'ai rêvé que
j'allais t'épouser si fort que rien, rien ne pourrait
nous séparer _ que la mort.
_ Tu crois que la mort peut séparer? reprit elle.
_ Je veux dire...
_ Je pense qu'elle peut rapprocher, au
contraire... oui rapprocher ce qui à été séparé
pendant la vie.>
Tout cela entrait en nous si avant
que j'entends encore j'usquà l'intonation
de nos paroles. Pourtant je ne compris
toute leur gravité que plus tard.

Lettre d'Alissa

Mon cher Jérôme,
J'ai beaucoup réfléchi à ce que tu me proposais.4
J'ai peur d'être trop âgée pour toi;5
mais je songe à ce que je souffrirais plus
tard, si je vois que je ne puis plus te plaire.
Tu vas t'indigner beaucoup, sans doute,
en me lisant; je crois entendre tes protestations;
pourtant, je ne mets pas en doute ton amour;
simplement, je te demande d'attendre encore
que tu sois un peu plus avancé dans la vie.
Comprends que je ne parle ici que pour
toi-même, car pour moi je crois bien que je ne
pourrai jamais cesser de t'aimer.
ALISSA

Jérôme et Alissa

<C'est ta lettre qui m'a fait revenir.
_ Je m'en suis bien doutée, dit-elle, et c'est
bien là ce qui me fâche. Pourquoi as-tu mal pris
ce que je disais? C'était pourtant bien simple...
Nous étions heureux ainsi, je te l'avais bien dit,
pouquoi t'étonner que je refuse lorsque tu me
proposes de changer?>
En effet, je me sentais heureux auprès
d'elle, si parfaitement heureux que ma pensée
allait chercher à ne différer plus en rien de la
sienne; et déjà je ne souhaitais plus rien au-delà
de son sourire, et que de marcher avec elle,
ainsi, dans un tiède chemin bordé de fleurs,
en lui donnant la main.

Lettres d'Alissa (fragments)

1. Ici rien n'est changé dans le jardin; mais
la maison paraît bien vide! Tu auras compris,
n'est-ce pas, pourquoi je te priais de ne pas venir
cette année; je sens que cela vaut mieux; je me
le redis chaque jour, car il m'en coûte de rester
si longtemps sans te voir... Parfois,
involontairement je te cherche; j'interromps
ma lecture, je tourne la tête brusquement... il
me semble que tu es là!

Je reprends ma lettre. Il fait nuit; tout
le monde dort; je m'attarde à t'écrire, devant
la fenêtre ouverte; le jardin est tout embaumé;
l'air est tiède... Cette nuit, de toute mon âme
je pensais: Merci, mon Dieu, d'avoir fait cette
nuit si belle! Et tout à coup je t'ai souhaité là,
senti là, près de moi, avec une violence telle que
tu l'auras peut-être senti.

2. ...Non, n'écourte pas ton voyage pour
le plaisir de quelques jours de revoir.
Sérieusement, il vaut mieux que nous ne nous
revoyions pas encore. Je ne voudrais pas te
peiner, mais j'en suis venue à ne plus souhaiter
- maintenant - ta présence. Te l'avouerais-je?
je saurais que tu viens ce soir...
je fuirais.
Ne me demande pas de t'expliquer ce...
sentiment, je t'en prie. Je sais seulement que
je pense à toi sans cesse (ce qui doit suffire à ton
bonheur) et que je suis heureuse ainsi.

3. La crainte de t'inquiéter ne me laisse pas
te dire combien je t'attends. Chaque jour
à passer avant de te revoir pèse sur moi,
m'oppresse. Deux mois encore! Cela
me paraît plus long que tout le temps déjà
passée loin de toi! Tout ce que j'entreprends
pour tâcher de tromper mon attente me paraît
dérisoirement provisoire et je ne puis
m'astreindre à rien. Les livres sont sans
vertu, sans charme, les promenades sans attrait,
la nature entière sans prestige, le jardin
décoloré, sans parfums.

4. Je vais un peu moins bien depuis quelque
temps; oh! rien de grave. Je crois que
je t'attends un peu trop fort, simplement.

5. A mesure que le jour de notre revoir
se rapproche, mon attente devient plus anxieuse;
c'est presque de l'appréhension; ta venue tant
at souhaitée, il me semble, à présent, que je la
redoute; je m'efforce de n'y plus penser;
j'imagine ton coup de sonnette, ton pas dans
l'escalier, et mon cœur cesse de battre ou me
fait mal... Surtout ne t'attends pas à ce que
je puisse te parler... Je sens s'achever là mon
passé; au-delà je ne vois rien; ma vie s'arrête.

6. Mon ami, je t'approuve entièrement
de ne pas chercher à prolonger outre mesure
ton séjour ici et le temps de notre premier
revoir. Qu'aurions-nous à nous dire que nous
ne nous soyons déjà écrit? N'hésite pas, ne
regrette même pas de ne pouvoir nous donner
plus de deux jours. N'aurons-nous pas toute la vie?

Journal d'Alissa (fragments)

1. Mon Dieu, vous savez bien que j'ai besoin
de lui pour vous aimer.
Mon Dieu, donnez-le moi, afin que je vous
donne mon cœur.
Mon Dieu, faites-le moi revoir seulement!
Mon Dieu, je m'engage à vous donner mon
cœur; accordez-moi ce que mon amour vous
demande. Je ne donnerai plus qu'a Vous ce qui
me restera de vie...
Mon Dieu, pardonnez-moi cette misérable
prière, mais je ne puis écarter son nom de mes
lèvres, ni oublier la peine de mon cœur.
Mon Dieu, je crie à Vous;
ne m'abandonnez pas dans ma détresse.
Seigneur! en votre nom je n'ose...
Mais, si je formulais ma prière, en
connaîtrez-vous moins le délirant souhait de
mon cœur?

2. Depuis ce matin un grand calme. Passé
presque toute la nuit en méditation, en prière.
Soudain il m'a semblé que m'entourait, que
descendait en moi une sorte de paix lumineuse,
pareille à l'imagination qu'enfant je me faisais
du Saint-Esprit. Je me suis aussitôt couchée,
craignant de ne devoir ma joie qu'à une
exaltation nerveuse; je me suis endormie assez
vite, sans que cette félicité m'eût quittée. Elle
est là ce matin toute entière. J'ai maintenant
la certitude qu'il viendra.

3. Tout s'est éteint. Hélas! il s'est échappé
d'entre mes bras, comme une ombre. Il était là!
Il était là! Je le sens encore. Je l'appelle. Mes
mains, mes lèvres le cherchent en vain dans la nuit...

4. Dieu jaloux, qui m'avez dépossédée,
emparez-vous donc de mon cœur. Toute chaleur
désormais l'abandonne et rien ne l'interessera
plus. Aidez-moi donc à triompher de ce triste
restant de moi-même. Cette maison, ce jardin
encouragent intolérablement mon amour. Je
veux fuir en un lieu où je ne verrai plus que
vous.

5. Que votre règne arrive! Qu'il vienne en
moi; de sorte que vous seul régniez sur moi;
et régniez sur moi toute entière. Je ne veux plus
vous marchander mon cœur.
C'est ainsi que je voudrais me préparer à mourir.
Jérôme, je voudrais t'enseigner la joie parfaite.
Je voudrais mourir à présent, vite, avant
d'avoir compris de nouveau que je suis seule.

1The texts are taken from André Gide's novel "La porte étroite."
2Luke, XIII, 24. Gide quotes the first line on the title page. Milhaud extends this with Matthew VII,13
3Gide has "c'est".
4In the novel he has asked her for her hand in marriage.
5Because he had not seen other women.

Alissa

 

Jérôme

Force yourself to enter through the narrow door;
for the wide door and the spacious path
lead to perdition, and many are they
who pass there; but narrow is the doorway
and tight the path which lead to Life,
and there are few who find them. There are few.
I shall be of those...

Jérôme and Alissa

Suddenly she became very serious:
"When he spoke of means of support in life,
I replied that you had your mother."
"Oh! Alissa, you know very well that I shan't
have her always... And anyway that's not the same
thing..."
She lowered her forehead:
"That's also what he said."
Trembling, I took her hand.
"All that I shall be in the future, it's for
you that I want to be."
"But, Jérôme, I too can leave you."
My soul was rising into my speech:
"Me, I shall never leave you."
She hunched her shoulders:
"Are you not strong enough to walk alone?
It is alone that each one of us must reach God."

Jérôme and Alissa

"I had a sad dream," Alissa said to me
on the morning of one of my last days of holiday.
"I was alive and you were dead. No; I was not seeing
you die. All there was this: you were
dead. It was dreadful; it was so
impossible that I obtained that you were simply
away. We had separated and I felt that there
was a means of rejoining you; I was searching for
how, and, to get there I made such an effort
that it woke me up.
"This morning, I think I was still under
the effect of this dream; it was as if I was
continuing it. It still seemed to me as if I was
separated from you, such a long time." And very low
she added, "all my life _ and that all my life one would
have to make a great effort..."
"Why?..."
"Each of us, a great effort to reach one another again."
I did not take her words seriously or feared to
take them seriously. As if to protest
against them, my heart beating strongly, with
sudden courage, I told her:
"Well, me, this morning, I dreamt that
I was going to marry you so strongly that nothing,
nothing could separate us _ only death."
"You think that death can separate?" she replied.
"I mean..."
"I think that, on the contrary, it can draw
together... yes draw together that which has been
apart during life."
All this entered into us so directly
that I can still hear even the intonation
of our words. I only understood
all their gravity though later.

Alissa's letter

My dear Jérôme,
I have thought a lot about that which you were
proposing to me. I am afraid of being too old for
you; but I dream of how I shall suffer
later if I see that I can no longer satisfy you.
You will, no doubt, be thoroughly indignant,
when reading my words; I think I can hear you
protestations; and yet, I do not place your love
in doubt; simply, I ask you to wait still
that you be a little more advanced in life.
Understand that I am speaking here for you
alone, as I truly believe that I, for my part, could
never stop loving you.
ALISSA

Jérôme and Alissa

"It's your letter which made me come back."
"I had feared as much," said she, "and that's
the very thing which makes me cross. Why did you
take what I was saying badly? It should have been
very simple... We were happy as we were, I had even
told you so, why be surprised that I refuse when
you propose to change?"
Indeed, I felt happy close to
her, so perfectly happy that my thought
went looking to be different in no ways from
hers; and already I wished for nothing beyond
her smile, and only to walk with her,
like that, along a warm path lined with flowers,
while offering her my hand.

Alissa's letters (exerts)

1. Here nothing is changed in the garden; but
the house seems thoroughly empty! You will have
understood, won't you, why I asked you not to come
this year; I feel that it is for the better; I
say that to myself each day, for it costs me dear to stay
so long without seeing you.. Sometimes,
involuntarily, I look for you; I break off
my reading, I turn my head round suddenly... it
feels as though you are there!

I take up my letter again. It is dark; the whole
world is sleeping; I stay up late to write to you, in
front of the open window; the garden is so fragrant;
the air is mild... This night, with all my soul
I was thinking: Thank you, Lord, for having made
this night so beautiful! And suddenly I wished you
were there, felt you there, close to me, with such a
violence that you perhaps felt it.

2. ...No, do not cut your journey short for
the pleasure of a few days of reunion.
Seriously, it would be better if we did not
see each other again yet. I would not wish to hurt
you, but I come to a point when no longer to wish for
your presence - for the moment. Should I admit it to
you? Were I to know that you were coming this
evening...I would flee.
Do not ask me to explain to you this...
sentiment, I beg you. I only know that
I think of you ceaselessly (which should be enough for
your happiness) and that I am happy so.

3. The fear of disturbing you prevents me
from telling you how much I long for you. Each day
to pass before seeing you again weighs on me,
oppresses me. Two more months! That
seems to me longer than the whole time already
spent far from you! All that I engage in
to try to cheat my waiting seems to me to be
derisorily provisional and I can not
force myself to do anything. Books are without
virtue, without charm, walks without attractions,
the whole of nature without prestige, the garden
discoloured, without fragrance.

4. I have been a little less well for some
time; oh, nothing serious! I think that
I am simply waiting to strongly.

5. The closer the day of our reunion gets,
the more anxious my waiting gets;
it is almost apprehension; your so longed-for
arrival, it seems to me at present, that I fear
it; I force myself not to think about it;
I imagine your bell-ring, your footstep on the
stairs, and my heart stops beating or hurts
me... Above all do not expect that I should be able
to speak to you... I feel my past ending then;
beyond I can see nothing; my life stops.

6. My friend, I whole-heartedly approve
of not seeking to extend your stay here and the
duration of our first reunion beyond measure.
What would we have to say to one another that we
won't already have written? Don't hesitate, don't
even regret not being able to give us more than
two days. Shan't we have the whole of life?

Alissa's diary (exerts)

1. Dear God, you know that I need
him to be able to love you.
Dear God, give him to me, so that I can give
you my heart.
Dear God, help me just to see him!
Dear God, I pledge to give you my
heart; grant me that which my love asks
of you. I shall give up to you alone that which
remains of my life...
Dear God, forgive me this contemptible
prayer, but I am unable to separate his name from my
lips, nor forget the suffering of my heart.
Dear God, I cry to you;
do not abandon me in my hour of distress.
Lord! In your name I dare not...
But, if I were to draw up my prayer, would
you recognise the delirious wish of my heart
any less?

2. Since this morning a great calm. Passed
almost the whole night in meditation, in prayer.
Suddenly it seemed to me that some kind of luminous
peace encircled me, descended within me,
like the conception that, as a child, I used to have
of the Holy Spirit. I lay down to sleep at once,
fearing that I owed my joy to nothing but a
nervous exultation; I fell asleep quite
quickly, without this bliss having left me. It
is there, this morning, whole. I am now
certain that he will come.

4. All has been extinguished. Alas! He got away
from between my arms, like a shadow. He was there!
He was there! I can still feel him. I call for him. My
hands, my lips search for him in vain in the dark...

4. Jealous God, who have dispossessed me,
take possession now of my heart. Henceforth
all warmth deserts it and nothing will interest it
again. Help me then to triumph over this sad
remnant of myself. This house, this garden
intolerably encourage my love. I wish to flee
to some place where I shall see nobody any more
but you.

5. May your reign arrive! Let it come within
me; in such a way that you alone reign over me;
and reign over the whole of me. I no longer want
to barter my to you.
It is like this that I wish to prepare to die.
Jérôme, I wish to teach you the perfect joy.
At present I wish to die , quickly, before having
realised again that I am alone.

© translated by Christopher Goldsack

This translation is offered for study purposes. If seeking to use it for concert programmes please do let me know, and if for commercial purposes please consider making a small donation towards the upkeep of the site.